Mme Bintou Keïta face au défi de la transformation du système éducatif guinéen.

À mon sens, la première urgence sera d’organiser le fonctionnement du nouveau département ministériel. Une fusion institutionnelle de cette ampleur ne peut produire les résultats attendus sans un cadre administratif clairement défini.

À défaut, les risques de chevauchement des compétences, de conflits d’attributions, de doublons administratifs et de ralentissement des procédures sont réels. Il serait donc judicieux de mettre en place une commission technique chargée d’élaborer un manuel de procédures et d’organisation.

Ce document, hautement stratégique, devrait préciser les attributions du Cabinet, du Secrétariat général, du Chef de cabinet, des Conseillers, des Inspections générales, des Directions générales et nationales, des services techniques, des divisions ainsi que des structures déconcentrées. Il devrait également définir les circuits de décision, les mécanismes de coordination, les procédures administratives et les modalités de suivi-évaluation.

Une administration performante repose avant tout sur des règles claires. Les responsables peuvent changer, mais les procédures garantissent la continuité de l’État.

Le deuxième défi consistera à valoriser les compétences déjà présentes au sein du ministère.

L’administration éducative guinéenne dispose de cadres expérimentés qui connaissent les réalités du terrain, les réformes antérieures, les contraintes des services déconcentrés ainsi que les attentes des communautés éducatives. Cette mémoire institutionnelle constitue un capital stratégique qu’il convient de préserver.L ‘ouverture aux expertises extérieures demeure naturellement souhaitable.

Les expériences comparées, les innovations et les standards internationaux peuvent enrichir les politiques publiques.

Toutefois, leur efficacité dépend toujours de leur adaptation aux réalités nationales. L’expérience ne se résume pas au savoir académique ; elle est aussi une connaissance acquise par la pratique.

À titre d’illustration, un excellent chauffeur de taxi à New York, Paris ou Tokyo ne deviendra pas automatiquement un excellent chauffeur à Conakry. Les règles de conduite sont universelles, mais les conditions de circulation, les infrastructures, les habitudes des usagers et les contraintes locales sont différentes.

Pour conduire efficacement à Conakry, il faut connaître Conakry. Il en est de même pour la gouvernance de l’éducation. Les meilleures pratiques internationales constituent une source d’inspiration, mais leur réussite dépend de leur adaptation au contexte guinéen.

Les cadres nationaux ne doivent donc pas être marginalisés, mais considérés comme des partenaires stratégiques capables de contextualiser les réformes et d’en assurer la mise en œuvre.

Le troisième défi sera d’accélérer la transformation numérique du système éducatif. La modernisation de l’administration passe par la dématérialisation des procédures, la mise en place de systèmes d’information fiables, la gestion numérique des ressources humaines, le suivi en temps réel des établissements scolaires ainsi que l’exploitation des données statistiques pour éclairer la prise de décision. La transition numérique contribuera également à renforcer la transparence, la traçabilité des actes administratifs et l’efficacité des services.

Le quatrième défi sera d’instaurer une gouvernance fondée sur la confiance, la concertation et le respect des prérogatives de chaque structure. Les grandes réformes échouent lorsqu’elles marginalisent les acteurs ; elles réussissent lorsqu’elles mobilisent l’intelligence collective. Les enseignants, les inspecteurs, les chefs d’établissement, les chercheurs, les organisations syndicales et les structures déconcentrées doivent être pleinement associés à la conception, à la mise en œuvre et à l’évaluation des politiques éducatives.

Dans cette dynamique, un principe de management mérite d’être privilégié : nous gagnons ensemble et nous perdons ensemble.

La performance d’une institution ne repose jamais sur une réussite individuelle, mais sur la capacité de ses responsables et de leurs équipes à poursuivre un objectif commun. Vouloir réussir seul, c’est souvent prendre le risque d’échouer collectivement.

Le cinquième défi consistera à faire de la qualité des apprentissages la priorité absolue. Au-delà des réformes institutionnelles, l’objectif final demeure l’amélioration des performances des élèves. Cela suppose un investissement soutenu dans la formation initiale et continue des enseignants, la disponibilité des manuels scolaires, le renforcement de l’encadrement pédagogique, l’évaluation régulière des acquis des élèves et l’amélioration des conditions d’enseignement dans les établissements publics comme privés.

Enfin, les décisions stratégiques devront être fondées sur des données fiables, des évaluations rigoureuses et les résultats de la recherche en éducation. Les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui développent une véritable culture du pilotage par les résultats, de la redevabilité et de l’amélioration continue.

La réussite de Mme Bintou Keïta dépendra donc moins de son parcours que de sa capacité à structurer le nouveau département, à valoriser les compétences nationales, à conduire la transformation numérique, à instaurer une gouvernance fondée sur la confiance et à améliorer durablement la qualité des apprentissages grâce à des réformes guidées par les résultats. C’est à ces conditions que cette réforme institutionnelle pourra constituer un véritable levier de transformation du système éducatif guinéen.

Par N’Valy CONDÉConsultant international en éducation, certifié par l’Institut Polytechnique de Marrakech (Maroc).

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