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ÉDUCATION : COMMENT REMÉDIER À LA PÉNURIE D’ENSEIGNANTS EN GUINÉE ?

Au début d’année scolaire 2022 – 2023 , les acteurs et partenaires de l’éducation et les médias faisaient état d’une pénurie d’enseignants dans l’école de la République de Guinée du fait de la lassitude des éducateurs les plus dévoués et les plus passionnés et au regard du manque de soutien, de ressources et de reconnaissance à leur égard.

Pour remédier à cette pénurie d’enseignants , le gouvernement du CNRD a procédé au recrutement de 18628 enseignants contractuels communaux qui jusqu’à nos jours peinent à être engagés à la fonction publique nonobstant un déficit de près de 30000 enseignants titulaires dans les concessions scolaires et essentiellement dans les écoles rurales où ces contractuels sont à la fois chefs d’établissement et enseignants en situation de classe dans les écoles à classes multigrades.

En faisant une addition des besoins exprimés en 2019 par le Ministère de l’Éducation Nationale et de l’ Alphabétisation ( MEN- A) ( 19492 enseignants ) et l’effectif des enseignants admis à faire valoir leur droit à la retraite en décembre 2021et 2022 ( 8000 enseignants retraités) sans oublier les malades et les retraités de décembre 2023 , on se retrouve banalement avec un déficit à combler de plus de 30000 enseignants dans nos concessions scolaires.

Selon les estimations fournies en 2016 par l’Organisation des Nations Unies pour la science, l’éducation et la culture (UNESCO), le monde a besoin de près de 69 millions d’enseignants supplémentaire d’ici à 2030 pour atteindre l’objectif de l’éducation de base universelle (ODD 4), mais les tendances actuelles montrent que ce déficit s’aggrave.

En Asie du Sud, malgré des progrès dans certains pays, on note tout de même un déficit substantiel de 7 millions d’enseignants : 1,7 million d’enseignants seront nécessaires dans le primaire et 5,3 millions dans le secondaire. Il s’agit néanmoins d’une réduction considérable par rapport aux projections antérieures.

En Afrique subsaharienne 5,,4 millions de nouveaux enseignants sont nécessaires dans le primaire et 11,1 millions dans le secondaire, pour pouvoir répondre aux besoins de la population croissante d’âge scolaire dans la région et limiter le nombre croissant d’enfants non scolarisés.

Aujourd’hui, les enseignants sont surchargés de travail, sous-estimés et sous-payés et de plus en plus d’entre eux se voient contraints de quitter la profession. Dans le même temps, de moins en moins de jeunes aspirent à exercer ce métier. Les raisons sont évidentes. Les conditions de travail se sont détériorées, les salaires n’ont pas suivi l’inflation, la charge de travail est montée en flèche et l’autonomie professionnelle a été progressivement remplacée par des contrôles et de la bureaucratie.

Dans les régions mal desservies et les contextes de crise, les conditions d’enseignement déjà difficiles sont aggravées par un manque de qualifications et d’opportunités de développement professionnel pour les enseignants ; et par des méthodes inéquitables de déploiement qui consistent à affecter les enseignants les moins qualifiés et les moins expérimentés dans les régions où les meilleurs sont absents

À ce stade de notre investigation , l’occasion nous est offerte de nous poser les questions suivantes :

Que savons-nous de la pénurie d’enseignants ? Comment opère-t-elle et quelles en sont les causes et conséquences possibles ? Dans quelle mesure l’image de la profession, les conditions de travail, , ont-ils un impact sur l’attractivité de la profession et les départs précoces? Comment les différents acteurs du milieu scolaire vivent-ils les défis directement ou indirectement liés aux pénuries d’enseignants?

Quelles sont les initiatives et expériences en cours pour faire face à la pénurie d’enseignants ? Quelle est leur efficacité à court terme et leurs effets possibles à moyen et long termes? Quelles seraient des leviers puissants pour contrer à long terme la pénurie d’enseignants qualifiés? Corollairement, comment améliorer l’attractivité de la profession, le recrutement et la rétention des étudiants en enseignement et des enseignants en exercice?

En posant cette problématique , nos autorités objecteront que cela coûtera cher. On répondra qu’il faut cesser de brader nos ressources naturelles pour financer l’éducation . Cela demande une volonté politique qui devra être stimulée par les exigences de la population et des organisations qui œuvrent en éducation pour que s’opèrent des changements de politiques . Car il n’y a de ressources que d’hommes , disait l’autre.

Il s’agit bel et bien d’un détournement du sens de la mission de l’école : former des êtres humains qui, grâce aux connaissances et aux compétences acquises, deviendront des citoyens capables de comprendre un tant soit peu le monde dans lequel ils vivent. Pour pouvoir intervenir dans le monde comme des citoyens éclairés et critiques, dans le but de l’améliorer et de le pérenniser.

La revalorisation doit donc être aussi symbolique. Les enseignants doivent être considérés comme des intellectuels, capables de construire leurs enseignements, d’innover, et non pas comme de simples exécutants ou répétiteurs de méthodes pédagogiques.

I – LES CAUSES DE LA PÉNURIE D’ENSEIGNANTS
L’attrition des enseignants a de nombreuses causes qui sont entre autres

1- La penibilité de l’exercice du métier d’enseignant; .
2- Les mauvaises conditions de travail ;
3- Le manque d’incitations financières suffisantes ;
4- Les. charges de travail très élevées ;
5- Une faible autonomie ;
6- Un soutien administratif inadéquat :
7- Le manque de préparation et l’obsolescence des programmes d’enseignement;
8 – Des salles de classe mal conçues ;
9- Le manque de ressources pédagogiques ;
10- L’ émigration à la recherche de meilleures opportunités ;
11- Classes trop nombreuses, comprenant un nombre important d’élèves considérés comme à risque, ayant des conditions particulières et demandant un suivi hebdomadaire par la titulaire au primaire et le tuteur au secondaire ;
12- Incivilité fréquente des élèves, qui pose de sérieux problèmes de gestion de la classe; 13 -Interventions souvent abusives de parents et de membres de la direction scolaire qui minent l’autorité des enseignant;
14- La déprofessionnalisation de l’enseignement ( N’importe qui est aujourd’hui enseignant) ;
15- La déqualification des compétences professionnelles ( les enseignants compétents qualifiés de deloyaux sont combattus et les médiocres qualifiés de loyaux sont célébrés et promus à des pistes techniques où ils font trop de dégâts);
16- La désacralisation et la perception sociale négative du métier d’enseignant ( Tu es enseignant ou fonctionnaire ? Je ne donnerai pas ma fille à un enseignant. Tu es enseignant , tu ne peux pas avoir le prix de telle marchandise ou tel appartement)
17- Le faible budget alloué au secteur de l’Education et de la formation;
18- Le manque criant de mesures d’insertion professionnelle pour les nouveaux
enseignants qui sont laissés à eux-mêmes;
19- Le manque d’attractivité du secteur. La profession n’attire plus;
20- Le manque de politique holistique de la profession enseignante ;
21- Le manque d’un haut conseil ou un conseil supérieur de l’éducation pour donner ses avis sur les politiques éducatives, les défis , enjeux et perspectives de l’éducation qui n’est pas statique mais dynamique.

II – CONSÉQUENCES DE LA PÉNURIE D’ENSEIGNANTS

La pénurie d’enseignants constitue un drame national
1- La pauvreté endémique des enseignants;
2- . La crise de l’apprentissage symptomatique de la déliquescence de la langue française et des mathématiques dans les écoles guinéennes ;
3- Le taux élevé d’échecs scolaires ;
4- Le décrochage ( abandon ) scolaire des élèves et même des enseignants
5- Les effectifs pléthoriques dans les classes ;
6- Le passage des élèves du cycle primaire au cycle secondaire sans maîtriser les quatre ( 04) compétences instrumentales de base ( Lire , écrire, compter et calculer )
7- Le passage des élèves du cycle secondaire au cycle universitaire sans avoir maîtrisé des compétences nécessaires pour réussir leurs études universitaires ;
8- La recrudescence des violences de tout genre en milieu scolaire ;
9- Le non- achèvement des programmes d’enseignement ;
10- Le double mandatement des enseignants qui sont à la fois au privé et au public.
11- L’absentéisme très élevé des élèves et des enseignants.

 

III- – PROPOSITIONS DE SOLUTIONS À LA PEUNERIE D’ENSEIGNANTS

Pour aider à inverser cette tendance et apporter une solution à cette crise d’enseignants en Guinée , des recommandations suivantes sont formulées :

1- L’engagement et la prise en charge financière avec rappel des enseignants contractuels communaux dans un bref délai ;

2- Avoir des classes plus hétérogènes et de mettre progressivement fin à la ségrégation scolaire qui place les plus démunis dans les conditions les moins favorables aux apprentissages; ( lutter contre les inégalités sociales à l’école);

3- Assurer la stabilité des intervenants et de faire en sorte que de réelles équipes-écoles existent;

4- Arrêter de s’attaquer aux symptômes et s’attaquer plutôt aux causes de ces démissions d’enseignants et de baisse de la qualité des enseignements et des apprentissages et par ricochet du niveau des élèves ;

5- Améliorer le statut professionnel et social des enseignants pour attirer davantage de personnes dans la profession, notamment en renforçant le dialogue social et la participation des enseignants à la prise des décisions relatives à l’éducation ;

6 – Formuler et mettre en œuvre des politiques enseignantes qui calculent et chiffrent les besoins d’expansion du personnel enseignant et intègrent progressivement les enseignants contractuels dans la fonction publique, tout en améliorant les conditions contractuelles ;

7 – Améliorer le financement des enseignants grâce à des stratégies nationales de réforme intégrées et à une gouvernance efficace, en allouant 4 à 6 % du PIB ou 15 à 20 % des dépenses publiques à l’éducation ;

8 – Veiller à ce que les salaires des enseignants soient compétitifs comparés à ceux d’autres professions exigeant des niveaux de qualification similaires ; et inclure des incitations à rester dans la profession en fonction de l’expérience et des qualifications, tout en leur offrant des possibilités de mobilité verticale et horizontale tout au long de leur carrière ;

9 – Promouvoir l’égalité des genres dans la profession enseignante et lutter contre les préjugés sexistes à différents niveaux d’éducation et spécialisations, en aidant les femmes à assumer des rôles de leadership ;

10 – Développer des processus de qualification et d’accréditation plus flexibles qui permettent de multiples points d’entrée pour attirer des candidats supplémentaires dans la profession tout en maintenant des normes de qualité.

11Améliorer les conditions de travail et le salaire de tous les personnels Il faut améliorer substantiellement les conditions de travail et les salaires de tous les personnels scolaires ; les négociations actuelles avec le mouvement syndical guinéen devraient aller dans ce sens. Cela implique de reconnaître, et pas seulement en paroles, l’autonomie et l’expertise professionnelles de tous : corps enseignant, personnel du soutien scolaire et des services de garde, membres d’ordres professionnels et directions d’écoles.

12- Progressivement, on doit réduire le nombre d’élèves par classe en commençant par les classes où plusieurs élèves demandent des services professionnels. De plus, il faut tendre à réduire de façon draconienne les démarches bureaucratiques imposées au corps enseignant pour les élèves en difficulté : d’autres personnels pourraient très bien s’en acquitter. On objectera que cela demandera plus de personnel, mais c’est possible en aménageant autrement l’accès à la profession enseignante.

13 – Assouplir les conditions d’accès à l’enseignement.
Attention, il ne s’agit pas de diminuer les exigences, avec une formation au rabais. Non ! Enseigner pour faire apprendre est une responsabilité et un travail exigeants intellectuellement, émotivement et même physiquement;

14. Il faut offrir aux enseignants non légalement qualifiés un accompagnement adapté et accessible afin que ces personnes soient en mesure d’accomplir leurs tâches et leur permettre d’accéder à des formations leur ouvrant la voie à une qualification légale d’enseigner.;

15 – Assouplir les conditions d’obtention de la maîtrise qualifiante et de développer d’autres modalités de formations plus adaptées aux enseignants déjà dans les classes ; .

16 – Améliorer certains aspects de la formation initiale dont la formation relative à la gestion de la classe, car nombre de nouveaux enseignants démissionnent, mal outillés pour faire face à trop d’indiscipline;

17- Recourir à des enseignants retraités compétents pour offrir des mesures de soutien à l’insertion professionnelle, car ces mesures font souvent cruellement défaut alors qu’elles ont un impact positif sur la rétention des jeunes enseignants. Il faut aussi mentionner Parfois, on va même jusqu’à demander aux enseignants d’expérience de prendre en charge les nouveaux arrivants pour les aider ;

18- Repenser l’organisation du travail;

19- Procéder aux réformes curriculaires aux fins d’adapter les programmes d’enseignement à nos réalités et à l’environnement social des apprenants ;

20 – La diversification des filières d’enseignement pour alléger la tâche aux enseignants qui enseignent les connaissances générales et abstraites qui sont en inadéquation avec les offres du marché de l’emploi ;

21- Créer un environnement de travail via des outils numériques d’ingénierie pédagogique , des équipements et d’infrastructures scolaires qui peuvent retenir les enseignants à l’école pour des travaux de recherches scientifiques et documentaires même s’ils n’ont pas cours.

En définitive, la peunerie d’enseignants est une évidence qui saute aux yeux tant à Conakry qu’à l’intérieur du pays. Les faibles résultats aux examens nationaux des élèves des écoles rurales face à ceux des écoles urbaines d’une part , et des écoles publiques face aux élèves des écoles privées d’autre part , en sont une parfaite illustration de l’état d’évanescence , de déliquescence et de morbidité cérébrale de notre système éducatif.
Loin de nous toute prétention à vouloir ramer à contre-courant des nombreux efforts fournis dans le secteur de l’Education et de la formation par les régimes , gouvernements et Ministres successifs, mais nous pensons , qu’en tant que citoyens et au nom du principe sacro-saint de la redevabilité envers l’école de la République dont nous sommes les fruits , il nous revient le devoir et surtout l’obligation morale de travailler à son amélioration pour le bien des élèves d’aujourd’hui qui seront les dirigeants de demain.

Dans notre traditionnel rôle de force sociale de veille , d’alerte, d’interpellation et de propositions, nous avons aussi notre mot à dire sur le fonctionnement de l’éducation du fait de sa transversalité ( l’éducation est l’affaire de tous ). C’est pourquoi , il y’a 13 millions de Ministres de l’éducation nationale et de la formation en Guinée.
Ces pistes de solutions proposées ne seront pas résolues avec une baguette magique mais avec la conjugaison des efforts de l’ensemble des acteurs et partenaires de l’école , à court , moyen et long termes.
L’éducation ne devrait-il pas être la priorité des priorités , pas dans les discours mais dans les actes ?
Il est permis d’en faire une réflexion personnelle.

Michel Pépé Balamou , Enseignant , philosophe politique, analyste des questions de l’éducation, Secrétaire Général du Syndicat National de l’Éducation, SNE.

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