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Etats généraux de l’éducation : voici les préalables (Par Aboubacar Mandela Camara.)

Les nouveaux ministres en charge de l'éducation et la formation se sont retrouvés le jeudi 11 Novembre dans les locaux du ministère de l'enseignement supérieur pour harmoniser leurs visions concernant les réformes imminentes et communes à engager dans le cadre de la qualification de notre système éducatif.

Les nouveaux ministres en charge de l’éducation et la formation se sont retrouvés le jeudi 11 Novembre dans les locaux du ministère de l’enseignement supérieur pour harmoniser leurs visions concernant les réformes imminentes et communes à engager dans le cadre de la qualification de notre système éducatif.

 

Parmi les projections, ils ont fait cas de l’organisation prochaine des états généraux de l’éducation.

Le régime déchu avait déjà entamé des démarches dans ce sens. Une idée qui avait, d’ailleurs, divisé l’opinion publique en trois groupes : le camp du pour, le camp du contre et le camp des indécis.

 

Bien avant de réitérer mon point de vue, je souhaiterais tout d’abord rappeler les grandes mutations ou réformes majeures du système éducatif guinéen depuis l’indépendance.

 

 

En effet, de l’indépendance de la Guinée (02 Octobre 1958) à nos jours, l’on a connu plusieurs réformes dans le secteur de l’éducation et de la formation.

 

Celles effectuées sous la première république (1958-1984) visaient à faire rupture avec le système éducatif instauré sous la colonisation ; elles étaient fondées sur la promotion culturelle et la production inspirées du modèle chinois.

 

Quant à celles opérées sous la deuxième république (1984-2008), elles visaient l’instauration de principes démocratiques et laïcs orientés vers le développement dans un contexte d’ouverture vers le monde ; inspirées du modèle français. Face aux échecs consécutifs de ces différentes réformes, la Guinée est toujours en quête de nouvelles voies, d’un système éducatif plus efficace qui répondrait aux aspirations du peuple, notamment en termes de développement.

 

Examinons donc les principales réformes qui eurent lieu depuis l’indépendance, leurs causes et leurs impacts.

 

I- Les réformes dans le système éducatif guinéen de 1959 à 1984 :

 

1.1-L’ordonnance de 1959

 

Par ordonnance n°42/MEN/59 du 5 août 1959, le Ministère de l’éducation nationale du jeune Etat guinéen lançait la première réforme de son système d’éducation. Cette réforme permit de définir les ordres d’enseignement, les programmes, les horaires et les diplômes.

 

La réforme de 1959 visait les objectifs suivants : 

 

-rénover les valeurs culturelles africaines ;

-rendre effectif le droit à l’instruction reconnu à tout citoyen de la République de Guinée (par la loi constitutive du 10 novembre 1958) ; -permettre au peuple de Guinée d’accéder à une culture scientifique plus poussée et à des techniques répondant aux besoins réels du pays.

 

1.2-La réforme de 1961

 

Cette réforme occasionna la suppression de l’enseignement privé de tous ordres ; l’introduction de la formation politique comme une matière à part entière. Aussi, le Bureau Politique National est invité à réorganiser l’enseignement et à concrétiser la liaison de l’école à la production.

 

1.3-La réforme de 1968

 

Elle est inspirée de la révolution culturelle chinoise, dont l’idée était d’en arriver à l’enseignement de masse qui stipule que la culture est l’affaire de tout le peuple. Cette réforme est caractérisée par :

 

-l’extension progressive de l’enseignement dans les langues nationales à partir du primaire jusqu’au niveau de la neuvième année d’études ;

 

-l’institutionnalisation du travail productif à but lucratif ;

 

-l’instauration de méthodes d’évaluation qui favorisent la progression en masse des cohortes d’un niveau à un autre, sans tenir compte des possibilités d’accueil des écoles.

 

 

II-Les réformes dans le système éducatif guinéen de 1984 à 2008 :

 

2.1-La réforme de 1984

 

Cette réforme fait suite à la tenue à Conakry du 24 mai au 3 juin 1984, de la première conférence nationale sur l’Éducation.

 

Ainsi, la commission nationale de réforme de l’enseignement avait élaboré un plan intérimaire pour l’application des dispositions transitoires (1984-1987). Les axes principaux de ce plan sont les suivants : suspension de l’utilisation des langues guinéennes comme langues d’enseignement en attendant des recherches linguistiques permettant une transcription scientifique de ces langues ; le Français redevient dès la rentrée scolaire d’octobre 1984, la langue d’enseignement pour tous les niveaux du cursus scolaire. Ce qui a entraîné des stages de recyclage des enseignants de juin à septembre 1984. Pour mener à bien ce recyclage, le concours de la Coopération Française a été nécessaire. Trois spécialistes français de l’enseignement (un dans le primaire, un dans les sciences exactes du secondaire, un dans le secondaire en général) ont été recrutés pour animer les débats ; perfectionnement du personnel enseignant et relèvement du niveau des programmes scolaires et universitaires ;développement des infrastructures et équipements scolaires et universitaires : construction d’établissements et de locaux fonctionnels ; à partir de 1984-1985, les titres des diplômes sont établis comme suit : certificat d’études primaires élémentaires (CEPE), brevet, baccalauréat 1ère et 2e parties à l’issue de la 6e année, 9e , 12e et Terminale respectivement.

 

2-2-La Déclaration de politique éducative en 1989

 

L’Etat Guinéen s’est dotée d’une Loi d’orientation de l’Éducation en 1989, qui sert de cadre de référence aux différents plans de développement du secteur.

 

Les principaux objectifs de cette loi visent :

 

-l’allocation de ressources publiques suffisantes à l’éducation ;

 

-le développement équilibré du système, avec en priorité l’expansion de l’enseignement primaire ;

 

-l’amélioration de la qualité de l’éducation et ;

 

-l’élimination des disparités entre zones urbaines et rurales d’une part, et entre filles et garçons d’autre part.

 

2-3-La loi d’orientation de l’éducation nationale en 1997

 

La loi de promulgation en 1997 stipule que l’éducation nationale vise à :

 

-élever le niveau intellectuel de la population ;

 

-à former des hommes et des femmes libres, capables de créer les conditions de leur épanouissement à tous les niveaux, de contribuer au développement de la science, de la technique et de la technologie, et de créer des solutions efficaces au problème de développement national.

 

Elle consiste à préparer les conditions d’un développement intégral assuré par la nation tout entière.

 

Sa mission constante est de maintenir l’ensemble de la nation dans le courant du développement contemporain. » (Article 1). En outre, le caractère démocratique et laïc de l’éducation est souligné (Article 2), et la formation tout au long de la vie est érigée en principe. (Article 4).

 

2-4- Programme sectoriel de l’éducation (PSE) 2008-2015

 

La vision du Programme Sectoriel de l’Education (PSE) 2008-2015, en relation avec la stratégie de réduction de la pauvreté et les objectifs du millénaire pour le développement, se situe dans l’articulation des objectifs suivants :

 

-soutenir le système éducatif pour favoriser la croissance économique, considérée comme le principal moteur de la réduction à terme de la pauvreté ;

 

-cibler des actions pour permettre progressivement de corriger les disparités liées au genre, aux zones, aux revenus et éviter l’exclusion ;

 

-élaborer une stratégie à même de produire du capital humain qui réponde aux demandes des secteurs informel et moderne de l’économie pour offrir une éducation de qualité à tous les apprenant(e)s à travers un meilleur dispositif de gestion du rendement du système éducatif, l’accroissement de l’accès à tous les niveaux et un meilleur suivi de l’amélioration de l’enseignement et de l’apprentissage.

 

A la suite de ce programme, plusieurs autres réformes d’ajustement s’en sont suivis après dont, entre autres :

 

-Les Assises nationales des états généraux de l’éducation en Octobre 2008 ;

 

-Le Salon de l’éducation nationale en Septembre 2011 ;

 

-Lettre de politique sectorielle de l’éducation en 2012 ;

 

-Les travaux de la commission de réflexion sur l’éducation nationale en 2017 ;

 

-Le Programme Décennal de l’Education en Guinée (ProDEG) en 2019 ;

 

-Etc.

 

Les raisons de ces multiples réformes sont dues d’une part, par le changement de régime (1ère république, 2è république, 3è république, 4è république) ainsi que la discontinuité des réformes relative au changement récurent de gouvernements ; chaque ministre qui vient, il a tendance à fouler au sol ou à mettre dans les tiroirs toutes les initiatives de son prédécesseur.

 

D’autre part, C’est en raison de la volonté du pays à s’adapter aux programmes mondiaux en matière d’éducation (EPT, ODD4, …) ainsi qu’aux nombreuses recommandations issues d’études menées par des partenaires techniques.

 

En termes d’impacts, ces multiples réformes ont, quand même, favorisé un fort taux d’accès à travers la construction de nouvelles infrastructures scolaires, la production et la distribution de manuels scolaires, etc.

 

Malgré cela, les défis à relever restent encore très énormes, notamment en termes de qualité de l’offre éducation, de moralisation de la vie scolaire, la qualification des personnels (encadreurs et enseignants), de modernisation (digitalisation) et de décentralisation.

 

Notre système éducatif ressemble aujourd’hui à un corps malade, gravement malade.

 

Je vous livre, ci-dessous, un extrait de la lettre ouverte que j’ai adressée à l’ex-président, Pr Alpha CONDÉ, lorsqu’il a demandé à son gouvernement d’organiser les états généraux de l’éducation :

 

<<…tout le monde est aujourd’hui unanime que l’école guinéenne est malade. Notre système éducatif se détériore d’année en année. Incontestablement ! Le pire, c’est que chacun croit savoir les raisons et les remèdes. Le sens commun a complètement pris le dessus sur le rationnel. Les hommes de science ont cédé la place aux beaux parleurs. Les chercheurs se cherchent et vivent dans l’anonymat total. Monsieur le Président, notre école s’effondre et notre avenir s’assombrit sous les regards complices de courtisans sans scrupule. Monsieur le Président, quand le malade est admis d’urgence à l’hôpital, l’on se doit de le confier aux médecins spécialistes. L’on doit surtout éviter de l’administrer toute sorte de médicaments ou encore de suivre les conseils de médecins et de pharmaciens non certifiés qui pullulent dans la cité. Monsieur le Président, ce n’est pas dans une salle climatisée, au tour d’une table garnie de boîtes de jus et embellie par des pots de fleurs, entourés de cameramen, de photographes et de reporters en quête de scoop que nous pourrons diagnostiquer, objectivement, minutieusement et profondément, notre malade. C’est, plutôt, au laboratoire. Monsieur le Président, après l’échec lamentable des états généraux antérieurs et tous les autres diagnostics superficiels, je vous recommande de confier le malade-l’école guinéenne-aux chercheurs de renom pour un diagnostic réel et une prise en charge adéquate…>>

 

C’est pourquoi, avant la tenue éventuelle de ces états généraux, j’invite les nouveaux ministres en charge du secteur de l’éducation et la formation à mettre en place  »un comité mixte de pilotage des états généraux de l’éducation », composé de tous les acteurs et, voire même, des compétences de tout bord.

 

Ce comité aura pour principales tâches : 

 

-l’élaboration d’un planning de travail qui s’étendra au moins sur un an ;

 

-la réalisation d’une étude approfondie par une commission scientifique constituée à cet effet ;

 

-l’organisation d’un débat national sur la base des études menées afin de déterminer un  »modèle éducatif guinéen » (assises nationales ou états généraux de l’éducation) ;

 

-la proposition d’un projet de  »loi d’orientation de l’éducation nationale guinéenne » qui sera soumise au CNT (Comité National de Transition), puis au Président de la Transition pour promulgation.

 

Ainsi, on aurait posé les véritables jalons d’une  »école nouvelle pour une Guinée nouvelle ».

 

Aboubacar Mandela CAMARA

Sociologue/Consultant en éducation/Auteur

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